"Pas un jour" : Anne Garréta à l'épreuve de la mémoire
Jeudi 5 septembre 2002
(LE MONDE DES LIVRES)

Douze nuits pour douze femmes confrontées à une singulière narratrice. Comme autant de variations somptueuses et musicales sur le vice et l'enfer, la volonté et le désir, où se dessine en creux le portrait de l'écrivain...
PAS UN JOUR d'Anne F. Garréta. Grasset, 160 p., 14 ¤.

En 1986, elle a fait, à 23 ans, une entrée remarquée en littérature avec Sphinx, une prouesse formelle - rien ne permettait d'identifier le masculin et le féminin -, mais aussi un fascinant roman sur l'androgynie, ou plutôt l'indétermination sexuelle, la jubilation de l'incertitude. Depuis, Anne F. Garréta, brillante intellectuelle au parcours atypique - elle a vécu, étudié, enseigné plusieurs années aux Etats-Unis avant de revenir dans une université française -, n'a publié que deux autres romans. Sans doute par excès de lucidité sur les mécanismes de la création littéraire. Le dernier, La Décomposition (Grasset, 1999), était un jeu mystérieux, à la construction très complexe, avec l'"aide" de Marcel Proust... En outre, depuis plusieurs années, Anne Garréta est membre de l'Oulipo.

Elle est cependant trop subtile pour se laisser enfermer dans le formalisme, même si, cette fois encore, elle se donne pour principe d'en jouer. Peut-être comme ultime protection, qui finalement sera déjouée. Dans un ante scriptum, elle explique la structure de son roman, écrit en douze nuits, sur douze femmes - en fait treize si on inclut celle qui interroge ses souvenirs (les récits sont reclassés, non par ordre chronologique des nuits d'écriture, mais par l'ordre alphabétique des initiales données aux femmes qui sont le prétexte du récit). Ce sont douze chapitres, douze histoires singulières, avec douze protagonistes différentes, confrontées à une même personne, double de la narratrice - que celle-ci met en scène en la tutoyant. Pas douze anecdotes sur les exploits d'une femme conquérante, pas du théâtre de boulevard relooké hard c! omme on en lit désormais bien souvent, "car la vie est trop courte pour se résigner à lire des livres mal écrits et coucher avec des femmes qu'on n'aime pas". Une sagesse peu partagée.

Pas vraiment fidèle aux précautions de l'ante scriptum, aux interrogations sur "raconter sa vie, on ne fait plus que cela semble-t-il aujourd'hui", Pas un jour est sans doute le plus beau livre d'Anne Garréta, délicat, émouvant, délicieusement ironique aussi, et net, dur, quand il le faut. Un texte où elle fait l'épreuve de la mémoire : "Il ne t'arrive jamais rien qu'en mémoire. Tu ne saisis l'instant que dans le souvenir lointain, qu'après que l'oubli a donné aux choses, aux êtres, aux événements la densité qu'au jour, évanescents, ils n'ont jamais."

Mais pourquoi soudain se dire "le récit autobiographique est une imposture (- comme si tu ne le savais pas déjà...)", quand on en a donné une si juste définition : "Nul autre principe que d'écrire de mémoire. Ne visant pas à dire les choses telles qu'elles eurent lieu, non plus qu'à les reconstruire telles qu'elles auraient pu être, ou telles qu'il te paraîtrait beau qu'elles eussent été, mais telles qu'au moment où tu les rappelles elles t'apparaissent."

Ces douze nuits sont aussi une fugue somptueuse, au sens musical comme au sens d'escapade interdite, des variations sur le vice et l'enfer, la volonté et le désir - "ainsi, cette paradoxale et concomitante surestimation et dépréciation du désir, intimée dans le langage avec quoi l'on parle de sa vie érotique ". Qu'est-ce que la mémoire des corps, le souvenir de rencontres, ou d'absence de rencontres, que reste-t-il des désirs demeurés comme en suspens ? Au cours de cette recherche se dessine l'autoportrait romanesque de la treizième femme, celle qui raconte, mais se met à distance grâce au détour du "tu": du bon usage du double. "Tu as tendance à t'absenter du monde, du monde réel, du monde dans lequel on vit. Ta manie déambulatoire, la fatalité du mouvement, tes départs, tes séjours ailleurs, tes éloignements, n'en sont que la traduction paradoxale." C'est finalement le roman d'une liberté conquise par une femme qui a toujours voulu "s'excepter de l'aveuglement général".Une femme qui parle de femmes, pour des femmes, essentiellement. Mais sans aucune revendication d'appartenance à un groupe, à une communauté (voir l'extrait ci-dessus). Plutôt une aristocrate d'une certaine solitude. A jamais "incorrecte" et pas vraiment "récupérable".

L'une des nuits, la nuit 11, est désignée par l'initiale I, à moins que ce ne soit, en anglais, le "I" marquant la première personne du singulier. C'est une nuit de souvenir de soi : "Ta vie américaine : un road movie sans caméra. Moyenne : deux mille miles par mois. (...) Tes voitures : tu as pour règle d'en changer tous les mois. Certains modèles cependant ont ta prédilection. Ainsi longtemps, la Pontiac Grand Am." Suit un voyage, de nuit, sur les grandes routes désertes, les autoroutes, comme celle "qui traverse la Virginie de l'Ouest, lancée au-dessus des vallées, sur pilotis, touchant à peine le paysage. Quand elle le touche, c'est pour le saigner".Tous ceux qui ont aimé ces routes, qui en ont une identique nostalgie sans savoir l'écrire, aimeraient que la nuit 11 soit très longue, à bord de la Pontiac Grand ! Am, "cette grande dame ou âme américaine que tu ne cesses de désirer". "Aurais-tu pu concerter plus belle allégorie, figure plus sublime du désir ?", se demande la narratrice à la fin de ce chapitre. Probablement pas. Pas plus qu'Anne Garréta ne pouvait écrire une autobiographie plus convaincante que Pas un jour, une autobiographie vraie, c'est-à-dire un roman.

Josyane Savigneau



EXTRAIT



"Vous êtes seules à voir le désir sous l'interdiction, dans l'interdiction secrète.

Tu ajouteras ici deux choses. Que D* n'a pas été la seule femme à t'offrir le vertige de cette communication ésotérique du désir. Et que, dans ce que la langue commune s'acharne à désigner sous le nom d'homosexualité, la part qui a toujours eu sur ton imagination l'emprise la plus forte n'est autre que la sémiotique et l'herméneutique si singulières qui découlent des situations de secret qu'elle peut impliquer. Enfin, c'est ce plaisir des signes, de leur labyrinthe où cacher et capter ce qui ne se peut dire, car hors la loi des codes, des langages institués et publics, que par-dessus tout tu prises, qui a fait que tu n'as jamais eu pour le ghetto la moindre affinité. Le langage t'y paraît pauvre, aussi pauvre que celui de la norme. L'inconnue radicale du désir, l'art de son surgissement, la stratégie de son dévoilement y ont été ramenés à quelques équations simples et protocoles codifiés. Rationalisation du désir, en apparence économique, tu l'admets, et libérale dans son effet. Mais pour l'animal inquiet que tu es (...) sans charme et sans vertige."

(pages 42-43.)